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Sous Orbán, la PMA devient une affaire d’État

Dernière mise à jour : 11 avr.

En 2019, Viktor Orbán décidait de nationaliser les cliniques spécialisées dans la PMA. Avec un objectif affiché : booster la démographie du pays en augmentant le nombre de naissances. Trois ans après, de nombreux acteurs du secteur doutent de l’efficacité de la mesure.


Depuis son élection, Viktor Orbán mets en place de nombreuses mesures présentées comme en faveur de la natalité. Parmi elles, la nationalisation des cliniques spécialisées dans la PMA. © Union Européenne 2022

« Si nous voulons des enfants hongrois plutôt que des immigrés, la seule solution, c’est de dépenser autant que possible pour soutenir les familles. » Ces mots prononcés par Viktor Orbán en 2019 résument bien sa volonté de mettre tous les moyens en œuvre pour repeupler son pays et encourager la natalité. Entre exonérations d’impôts pour les familles nombreuses et crédits immobiliers avantageux pour les futurs parents, le Premier ministre hongrois ne lésine pas sur les moyens pour inverser la tendance : la Hongrie, en déclin démographique, a perdu 10 % de sa population depuis 1981. La faute à, notamment, la forte proportion de jeunes qui quittent le pays pour aller chercher de l’emploi ailleurs. Sur la même période, le taux de natalité est passé de 1,88 à 1,49 enfant par femme.


L’une des mesures mises en place par le Premier ministre réélu pour un quatrième mandat consécutif a fait couler beaucoup d’encre : la nationalisation des cliniques spécialisées dans la procréation médicalement assistée (PMA). Cette mesure a été entérinée par un décret adopté le 19 décembre 2019. L’idée affichée : permettre à plus de femme d’accéder à la PMA, en la rendant totalement gratuite jusqu’à cinq tentatives. À l’époque, la décision surprend le milieu médical : « Nous n’avions pas du tout été prévenus en amont », confie le directeur d’un de ces établissements souhaitant garder l’anonymat. À ce jour, sur les 14 cliniques spécialisées dans la PMA existantes en Hongrie, neuf cliniques privées ont déjà été nationalisées. Celles ne l'étant pas encore pourront seulement exercer jusque début juillet 2022.

Départ à l’étranger

Du côté des patientes, la mesure étonne également. Ezster, 42 ans, est aujourd’hui enceinte de cinq mois grâce à une fécondation in vitro (FIV), effectuée dans une des cliniques privées les plus réputées de Hongrie. « J’avais entendu beaucoup de mal des cliniques nationalisées, donc j’ai préféré me tourner vers un établissement privé, raconte la future maman. A titre d’exemple, avant mon intervention, on m’a fait passer beaucoup de tests qu’on ne fait pas systématiquement passer dans les cliniques publiques. »

Dépitées par la mauvaise qualité du service, d’autres patientes décident même de se rendre dans des pays voisins pour concrétiser leurs désirs d’enfant. C’est le cas de Regina : après plusieurs tentatives infructueuses dans une clinique hongroise, la jeune femme choisit un établissement slovaque pour effectuer une PMA. « En Hongrie, les choses se sont très mal passées : les médecins ne sont pas impliqués dans le processus, ils nous traitent comme des clients à la chaîne et ne nous font pas faire tous les tests nécessaires », relate-t-elle. « Penser que ce système de nationalisation permettra d’avoir plus de bébés est totalement faux, poursuit Regina. Dans dix ans, je suis prête à parier que le bilan sera mauvais. »

Un avis partagé par le directeur de clinique interrogé : « Ce n’est assurément pas la bonne façon de procéder. La nationalisation implique que les cliniques ne soient plus en compétition, or la concurrence est nécessaire pour que des avancées techniques se produisent », regrette-t-il.


L’idéal familial d’Orbán

Autres reproches : les délais d’obtention d’un rendez-vous mais aussi les conditions d’attribution d’une procédure. En effet, auparavant, certains couples choisissaient le privé car ils souhaitaient bénéficier d’une attention particulière, ou ne pas attendre trop longtemps pour obtenir un rendez-vous. Certaines patientes racontent ainsi avoir dû attendre plus de six mois pour obtenir un rendez-vous dans une clinique publique.


D’autre part, certains couples auraient peiné à bénéficier d’une procédure, ne rentrant pas dans l’ « idéal familial de Viktor Orbán », estime Judit Sandor, professeure de bioéthique à l’Université d’Europe centrale de Budapest. Une université déjà visée par les proches de Viktor Orbán en raison de son fondateur, George Soros, véritable bête noire du Premier ministre. « Le gouvernement souhaite décider de qui peut avoir des enfants, et privilégie les couples hétérosexuels, de classe moyenne supérieure », explique l’universitaire, qui confie que nombre de couples s’interrogent sur le futur de leurs embryons congelés.

C’est le cas d’Ezster, dont la clinique pourrait fermer, faute d’avoir été rachetée par le gouvernement. « Je ne sais pas ce qu’il va se passer. Peut-être que le gouvernement va prendre mes embryons et les stocker, mais c’est loin d’être idéal », soupire-t-elle. La femme hésite même à les déplacer hors de Hongrie, pour ne « surtout pas les laisser aux mains du gouvernement ». Le directeur de l’établissement qu’elle fréquente, lui, assure tenir régulièrement ses patientes informées de l’avenir de la clinique. Toutefois, l’échéance approche. Si son établissement n’a toujours pas été racheté par l’Etat avant le début du mois de juillet, sa licence sera annulée, et il n’aura pas d’autre choix que de fermer. « Nous avons déjà reçu des propositions de délocalisation dans d’autres pays comme la République Tchèque, l'Autriche ou encore la Slovaquie, explique-t-il, la mine déconfite. Nous n’aurons sûrement pas d’autres choix et nous nous préparons à fermer. » Une situation paradoxale, pour ce professionnel parmi les plus réputés de Hongrie dans son domaine.


Noah Moulinet


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