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« Nous bossions pour un média d’État » : Miklos Borsa, ex-présentateur star, dénonce la censure

Dernière mise à jour : 11 avr.

Ancien visage de la télévision publique hongroise MTVA, Miklós Borsa a rompu en 2015 avec un système médiatique « sous influence gouvernementale » pour se consacrer à un quotidien davantage compatible avec ses convictions.

Miklós Borsa a officié sur la première chaîne nationale entre 2006 et 2015. ©Maud Kenigswald

C'était une des figures les plus connues de la télévision publique. De 2006 à 2015, Miklós Borsa a présenté les journaux d'actualité du soir sur la chaîne Duna, devenue MTVA. Un siège sous le feu des projecteurs qu’il a quitté, ne se sentant plus en accord avec les instructions de ses employeurs. Il s'est lancé depuis dans plusieurs activités autour du journalisme. Sept ans après sa démission, il vient de s'exprimer pour la première fois dans une interview au site d’information hongrois 444 pour désapprouver la censure de la presse menée par le gouvernement Orbán. Attablé dans un parc, le quinquagénaire à la chevelure poivre et sel revient sur son parcours pour Populest.


Populest : Quand et comment s’est concrétisée la mainmise du gouvernement sur la télévision publique ?


Miklós Borsa : La chaîne, qui s’appelait alors Duna, m’a approché en 2006. Il s’agissait d’un canal principalement orienté vers la culture avec quelques rendez-vous d’actualité. À ce moment-là, il n’y avait pas d’interférences politiques. Puis, le vent a tourné à partir de 2011, peu après l’élection de Viktor Orbán et sa loi de concentration des médias. Plusieurs rédactions, dont Duna, ont été rassemblées pour constituer MTVA. Au fil des mois, j’ai constaté une influence grandissante du gouvernement sur la chaîne. Les journalistes qui pensaient différemment et ne semblaient pas assez loyaux au Fidesz (le parti de Viktor Orbán, majoritaire, NDLR) ont été renvoyés. Cela ne s’est toutefois pas manifesté de manière radicale, avec une transition du blanc au noir, mais nous avons bien perçu le virage. Progressivement, nous ne travaillions plus pour une chaîne publique mais plutôt pour un média d’Etat, de fakes news. Sur certains sujets, le rédacteur en chef appelait directement le ministère afin qu’il écrive la brève qui serait diffusée et nous avions l’interdiction de changer un traître mot. Pour les thématiques dont je pouvais m'occuper, j'étais soumis à un contrôle permanent de la part de mes chefs.


Pourquoi avoir décidé de quitter MTVA en 2015 ?


Je ne souhaitais plus souffler au public ce qu’il devait croire. À force de devoir tromper les téléspectateurs pour suivre les instructions de la direction, j’ai commencé à éprouver des symptômes physiques. Maux d’estomac, de gorge, … parfois, je n’arrivais même plus à parler, ce qui représente selon moi, un message assez fort envoyé par mon corps. Le 11 avril 2015, j’ai été agressé par un passant à Balatonfüred, une petite ville de l’ouest du pays. Il m’a traité de menteur et m’a frappé au visage. J’ai fini avec un œil au beurre noir mais l'impact le plus significatif a été la réflexion engagée par cet incident. Je me suis demandé pourquoi je devais endurer cela puisque je n’appréciais même plus mon métier. Je sacrifiais toutes mes nuits, mes vacances en famille pour un poste dans lequel je ne m’épanouissais absolument plus. J’ai donc annoncé ma volonté de partir à mes supérieurs, qui m’ont proposé de prendre aussi longtemps que nécessaire pour réfléchir. Ils se sont dits prêts à m’attendre, j’ai refusé.


Avez-vous regretté votre choix ?


Jamais ! Je suis intimement persuadé que si j’étais resté, j’aurais eu une attaque cardiaque, comme cela a pu se produire pour des collègues. À la suite de mon départ, on m’a souvent suggéré de me pencher sur les offres des autres chaînes. Je me suis simplement rendu compte que le petit écran ne me manquait pas réellement. Je serais uniquement prêt à revenir sur les plateaux pour animer un jeu à la « Question pour un champion », dont je suis friand mais je ne suis pas avide de télévision.


Quels projets avez-vous mené depuis ?


En réalité, après avoir laissé l’antenne, j’étais encore employé et je touchais mon salaire, même si je ne faisais plus rien, seulement au titre du sang que j’avais versé pour la chaîne en ayant été attaqué (Rires). J’aurais pu continuer dans cette lancée, et finalement, j’ai rompu mon contrat pour devenir professeur de communication à l’université de Budapest. J’y ai officié quelques mois, et après, j’ai opté pour un statut d’indépendant afin de coacher de jeunes journalistes. Je gagne beaucoup moins d’argent qu’en tant que présentateur de la première chaîne nationale, mais je me trouve tellement plus heureux.


Sept ans plus tard, vous révélez publiquement les raisons de votre démission, en critiquant ostensiblement les méthodes du gouvernement. Pourquoi avoir attendu ?


Des observateurs l’ont interprété comme un désir d’influencer les élections. En réalité, cela relève d’une question de timing. Sur mon Facebook personnel, j’ai affirmé mon soutien au peuple ukrainien, en précisant que j’accueillais des familles chez moi. Des médias hongrois ont repéré mes publications et m’ont appelé pour m’interviewer. J’ai accepté, en sachant que si on abordait le thème de la Russie, l’Ukraine, cela dériverait sur la politique, les médias. Je me suis plié au jeu et j'ai pas fui. Je ne suis certainement pas le premier à l’évoquer mais ma notoriété donne du poids à mon récit. La chaîne et le gouvernement n’ont pas réagi officiellement, sûrement parce qu’ils ne peuvent pas prouver le contraire de ce que j'avance. Par ailleurs, j’ai reçu des messages positifs d’anciens confrères. Quoi qu’il arrive, nous avons pleinement conscience que la situation des médias en Hongrie ne pourra pas être bouleversée par un scrutin. Cela prendra des années.


Maud Kenigswald


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