• Germain Baslé

Les six grandes lois "illibérales" du règne Orbán

Dernière mise à jour : 2 avr.


Depuis 12 ans, armé de sa majorité au deux-tiers acquise au Parlement hongrois, le gouvernement de Viktor Orbán, revendiquant son « illibéralisme », entame le vote de lois controversées, vivement critiquées par les pays-membres de l’Union européenne.



Le parlement Hongrois sur les bords du Danube à Budapest. (Wikicommons)

Le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a inscrit son nom dans l’histoire. A la tête du pays d’Europe centrale depuis douze ans, il a réussi, par un tour de force inédit, à transformer totalement la législation de son pays. La victoire écrasante de son parti, le Fidesz, aux trois dernières élections législatives lui confère une marge de manœuvre certaine. Fort de cette légitimité populaire, il est devenu l’initiateur de ce qu’il appelle lui-même un modèle de « démocratie illibérale » remettant en cause l’état de droit dans son pays, inquiétant par la même occasion ses voisins européens. Les lois controversées sont poussées par une logique populiste : gouverner au « doigt mouillé ».


1. Des pouvoirs illimités… sans limite de temps

Début 2020, le coronavirus grippe une large partie des pays du monde. La crise exige des États démocratiques de voter des lois d’exceptions, temporaires, pour prendre des décisions rapides, ce que permet l’État d’urgence sanitaire en France par exemple. En Hongrie, le premier ministre Viktor Orbán se précipite pour le faire. Un « ordre juridique spécial » est voté le 30 mars.

Revenus bloqués, associations paralysées, perte de pouvoir pour les maires d’opposition, les débordements se multiplient et l'Union européenne accuse le gouvernement de profiter de la situation pour violer les principes fondamentaux d’un État de droit. Le gouvernement peut légiférer par décret, sans passer par un vote au Parlement : le principal contre-pouvoir est tombé. Il peut, en outre, déroger à n’importe quelle loi.

Ces débordements autoritaires sont-ils temporaires ? La loi comporte un détail : elle s’applique sans limite de temps. Certains spécialistes parlent de « pleins pouvoirs », l’opposition, elle, crie au « coup d’État ». Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, promet à la Hongrie des poursuites judiciaires si la loi n’est pas utilisée uniquement pour gérer la crise sanitaire. Mais, à la surprise générale, le Gouvernement vote la fin de l’ordre juridique spécial le 16 juin 2020, coupant court aux accusations de ses détracteurs. Mais ce n’est pas un retour à la situation initiale qui s’opère. Le Gouvernement peut instaurer, sans l’accord du Parlement, un nouvel état de crise médicale, pour six mois reconductibles, à tout moment.


2. Une législation homophobe

Une Constitution toute neuve, comme les idées ! Ou pas… Votée en 2011, la révision définit, entre autres, que le mariage « est une union entre un homme et une femme ». Est établi également que l’embryon humain est un être vivant dès le premier jour. Le changement de genre à l’état civil est interdit.

Le parti du Premier ministre continue aujourd’hui de renforcer son arsenal de guerre contre la communauté LGBT+. Le 8 juillet 2021, le Parlement vote une nouvelle loi, malgré les menaces de sanctions politiques et financières de l’Union européenne. Elle interdit la « promotion » de l’homosexualité auprès des mineurs. Concrètement, elle interdit au moins de 18 ans la diffusion de contenus « qui représentent la sexualité ou promeuvent la déviation de l’identité, le changement de sexe ou l’homosexualité ». Selon les ONG, cette loi pourrait conduire à l’interdiction de programmes éducatifs, publicités, livres ou séries.

L’ONG Amnesty International a taxé cette loi de « transphobe et homophobe ». Il faut rappeler qu’avant l’élection d’Orbán, la Hongrie était un des pays les plus progressistes d’Europe centrale, ayant adopté la dépénalisation de l’homosexualité en 1960 et autorisé le mariage entre personnes de même sexe en 1996.


3. Une taxe sur les produits financiers

Le dirigeant hongrois a stabilisé l’économie, à la sortie de la crise de 2008. Pendant ses premières années au pouvoir, le chômage et la dette publique baissent. Une loi illustre son action économique, la taxe de crise, votée en 2011. Les banques et les sociétés étrangères sont prélevées, les caisses de retraite privées nationalisées, et les Hongrois·es en viennent à payer une taxe de 16 % sur leurs revenus.

Sa politique économique a permis de créer des entreprises et d'augmenter de 30 milliards le PIB entre 2010 et l’avant crise Covid, soit 25 % d’augmentation. Pourtant, le pouvoir d’achat est un des plus faibles d’Europe, le Smic vivote à 555 € par mois, loin derrière celui de ses voisins.

A la suite de la crise sanitaire, avec l’élection en ligne de mire, Viktor Orbán multiplie les hausses de salaire et plafonne certains produits de première nécessité comme les pâtes, l’huile ou l’essence. En conséquence, la dette augmente de nouveau et les observateurs craignent un retour à l’austérité en cas de réélection.

Parmi les dirigeants européens actuels, le Premier ministre incarne, par ses lois interventionnistes, un nationalisme-financier. Celui-là même que mènerait Marine Le Pen si elle était élue en France.


4. La mainmise sur les médias

Klubradio est la seule radio d’opposition ? Supprimons sa fréquence ! La décision remonte à 2012. Depuis, tout s’est accéléré. Radios, télévisions et l’agence de presse MTI ont été regroupées sous une seule autorité régulatrice, le Conseil des médias. Il est composé de cinq membres… tous nommés par le Fidesz, parti d’Orbán.

Parmi les attaques continuelles contre la presse, un coup de massue. La loi d’urgence coronavirus prévoit des peines de prison pour la diffusion de « fausses informations », une notion arbitraire. Le risque ? L’autocensure des journalistes.

Des médias indépendants existent encore sur Internet, atlatszo.hu ou direkt36.hu par exemple. Mais difficile d’en avoir vent en dehors des grandes villes. Partout, la consommation de médias télé et radio, contrôlés par le Conseil des médias, reste majoritaire.


5. La mainmise sur la Banque centrale

Il lui fallait les clés de la planche à billets hongroise, Viktor Orbán les a prises avec sa loi sur la banque centrale de 2011. Elle enlève des mains du président de l’institution le pouvoir de nommer ses deux adjoints. Le chef du gouvernement les nomme ainsi qu’un troisième, un « commissaire politique » selon les mots de Andras Simor, le président de l’époque.

Cette loi a occasionné un rare bras de fer avec l’Union européenne, au sein de laquelle les banques centrales doivent garder une certaine distance avec le politique.

A terme, cette loi permet au Premier ministre une grande liberté dans la définition des politiques publiques et des largesses pour le chiffrage du budget. En somme, voici un contrepouvoir amoindri dans l’écosystème étatique.

A la tête de l’organe depuis 2013, un fidèle d’Orbán, György Matolcsy, ancien ministre de l’économie. En novembre 2021, il s’est néanmoins élevé contre la politique économique du Fidesz. L’augmentation rapide de la dette publique et du déficit budgétaire lui font dire que la politique économique du Fidesz va dans le mur.


6. Et la suite ?

Une autre loi pourrait être votée dimanche. Les élections législatives du 3 avril donnent l’occasion au Gouvernement d’organiser un référendum sur « la protection de l’enfance ». Quatre questions sont soumises à la population. Leur orientation laisse peu de doutes sur l’issue. Pour faire court : « Acceptez-vous que les écoles publiques diffusent des modules sur l’orientation sexuelle sans l’accord des parents, fassent la promotion des traitements de changement de sexe pour les mineurs et présentent sans restriction des contenus sexuels affectant leur développement ? ».

Orbán plaque ce référendum en représailles d’une pression européenne pour retirer la loi homophobe de l’été 2021. Le but : cristalliser l’élection sur un thème, en ce moment la communauté LGBT+, comme sa fibre populiste le pousse à le faire depuis une douzaine d’années.

Une traductrice hongroise résumait cette situation : « Il faut dire tout de même que mes enfants (8 et 10 ans) ne sauraient probablement pas que la propagande sexuelle existe, si Orbán n’avait pas rempli l’espace public avec. »


Germain Baslé


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