• Sophie Eyegue

Immigrée à Buda : « De toute façon, je suis et je me sens hongroise » 4/5

Dernière mise à jour : 7 avr.

Depuis l'arrivée de Viktor Orbán au pouvoir en 2010, la Hongrie a pris un tournant nationaliste. Le gouvernement du Fidesz s'oppose régulièrement aux politiques libérales de l'Union européenne. Lors de la crise migratoire syrienne, en 2015, le monde a pris conscience des actions xénophobes du gouvernement. La Hongrie accueillait 2 % d'immigré·e·s au 1er janvier 2020. Quatre fois moins que la moyenne des pays de l'Union européenne. Pourtant, le pays, et notamment sa capitale Budapest, attire encore les candidats à l'immigration. Populest est alors allé à la rencontre de cinq immigré·e·s aux histoires singulières pour savoir comment ils et elles vivent leur intégration. Quatrième témoignage de la série.

Julieta s'est installée à Budapest en 1994. Mexicaine d'origine, et désormais hongroise et fière de l'être, elle se sent complètement intégrée. Mais ça n'a pas été un long fleuve tranquille.


Julieta retrouve régulièrement ses amies, Antonia et Meri, pour s'épauler face aux difficultés de leur vie d'immigrées. © Photo : Chloé Cenard

« La Hongrie représentait la liberté ! » Dans les années 1990, Julieta vit au Mexique au sein d'une société très patriarcale. Elle a alors une vingtaine d'années et elle se souvient : « Les premiers wagons du métro sont réservés aux hommes. Les femmes devaient rester à l'arrière. » Partir en Europe, c'était se libérer de ce système.


Julieta a posé définitivement ses valises en Europe à 27 ans, pour rejoindre celui qui est devenu son mari. Quelques années plus tôt, ils s'étaient rencontrés lors d'un échange culturel et elle était tombée amoureuse du Vieux continent. Elle s'installe à Budapest où travaille son cher et tendre en tant que journaliste. L'URSS vient de tomber. La population hongroise rêve de la modernité du bloc ouest et nourrit beaucoup d'espoir dans la démocratie naissante. « J'étais excitée à l'idée de vivre ici. »


De faux espoirs


Dans l'immense pièce d'un appartement de type haussmannien, au milieu de livres sur la sexualité, le féminisme et l'histoire de la communauté LGBT+, Julieta, 55 ans, boit du thé au gingembre avec deux amies également immigrées. Elles racontent qu'elles imaginaient le pays se développer, « en gardant son côté socialiste. Qu'il y aurait un bon système éducatif, hospitalier... Mais ce n'est pas arrivé à cause de la corruption ». Au fil du temps, elles ont remarqué que les Hongrois et Hongroises « ont gardé des idées influencées par le communiste » et sont fermés d'esprit. À son arrivée, en 1994, son mari lui disait : « Ne t'habille pas trop colorée, tu ressembles à une Rom », raconte-t-elle, vêtue d'une doudoune sans manche orange et d'un pantalon à fleurs.


« Bien qu’il y ait des gens gentils et joyeux, au contact avec les autres, qui ne se soucient pas de votre origine ou si vous parlez ou non la langue, il y a aussi, chez beaucoup d’entre eux, un sentiment de méfiance qui empêche la solidarité et notre intégration », résume Julieta. Un constat qui l'a amenée à construire son projet professionnel : elle donne des cours de yoga à des femmes immigrées pour les aider à rompre leur solitude et les accompagner dans leur parcours d'intégration. Si Julieta affirme que « beaucoup de gens ont changé, lentement mais sûrement et sont plus tolérants », elle rêve de l'ultime intégration : un papier officiel avec un tampon, la carte d'identité hongroise.


Un accueil chaleureux


Elle en prend conscience le jour où, à la frontière, un douanier lui interdit de sortir du territoire hongrois. Elle n'a qu'une carte de résident et ne peut donc pas, selon lui, voyager dans l'espace Schengen. Une situation qu'elle dénonce comme raciste et qu'elle a vécue plusieurs fois, alors qu'aucun texte de loi n'autorise une telle décision.


Pour Julieta, c'en est trop, elle décide de devenir hongroise. Pour cela, il lui faut résider dans le pays depuis huit ans, ne jamais avoir été condamnée, avoir assez de moyens de subsistance et passer un test de constitutionnalité et de langue. « J'ai dépensé beaucoup d'argent dans des cours de langues... Juste histoire de me sentir chez moi alors que j'y vis depuis plus de vingt ans. »


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Aujourd'hui, son visage s'illumine quand elle prononce ces mots : « Je suis l'une d'entre eux. » Cette année, pour la première fois, c'est avec fierté qu'elle a déposé un bulletin aux élections nationales. Un acte symbolique, plus important pour elle que de parler hongrois, même si elle maîtrise la langue, ou de manger du goulash, elle qui cuisine toujours des plats mexicains.


Malgré le chemin sinueux de l'intégration en Hongrie, lors de la cérémonie de remise des certificats de citoyenneté, « je me suis sentie vraiment accueillie et je ne m’attendais pas à un événement aussi chaleureux et élégant. J'ai éprouvé un vrai moment de bonheur ». Julieta, qui a construit sa vie d'adulte à Budapest, imagine son futur ici. « Créer des contacts et établir des amitiés prend, peut-être, plus de temps et plus d’efforts que dans d’autres endroits où j’ai vécu, mais maintenant, de toute façon, je suis et je me sens hongroise. »


Sophie Eyegue

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