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« Clean vote campaign » : lutter contre l’achat de votes

Dernière mise à jour : 6 avr.

En Hongrie, la société civile se mobilise contre la fraude électorale. Une coalition d’associations travaille sur un projet à long terme : sensibiliser les électeurs au risque d’achat de votes, surveiller les alentours des bureaux de vote les jours de scrutin et analyser les résultats en vue des élections suivantes.



Le jour de l'élection, dans la capitale, les volontaires de la campagne "Clean vote" étaient répartis sur trois stands, dans les quartiers les plus pauvres. Ici, dans le VIIIe arrondissement. L'objectif, tracter et discuter avec les passants avant qu'ils aillent voter. © Nina Tapie

Un flot continu d’insultes s’échappe de sa bouche. Le moustachu finit par cracher sur les bénévoles. Ils sont quatre, tous et toutes membres du groupement d’associations « Tiszta szavazás », qu’ils traduisent par « clean vote campaign » ou « fair voting program » – en français, cela donnerait à peu près « pour un vote équitable ». Ils tiennent un stand au milieu du square Kalvária, dans le VIIIe arrondissement du Budapest, pour prévenir des risques de fraude électorale. C’est le jour J. Dimanche 3 avril. La population hongroise élit ses député·e·s, qui désigneront ensuite le Premier ministre. Juste à côté, un bureau de vote.


L’action des bénévoles divise. Plusieurs passants les agressent verbalement, tandis que d’autres les félicitent d’une tape sur l’épaule. « Nous leur disons simplement de ne pas vendre leur vote. Nous les encourageons à nous dire s’ils voient quelque chose d’inhabituel, des personnes échanger de l’argent par exemple. Cela arrive souvent. On surveille », explique une jeune volontaire, Boglárka Mezei, sa capuche enfoncée sur la tête.


Le soir même, le parti populiste de droite du Fidesz rafle la victoire. Le Premier ministre sortant, Viktor Orbán, remporte un quatrième mandat consécutif. Les quelque 300 observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), mandatés pour prévenir d’éventuelles fraudes et en particulier les achats de vote, ont depuis rendu leurs conclusions sur le déroulement du scrutin dominical.


Verdict : beaucoup de faux pas pendant la campagne, mais, près des urnes, pas de fraude. Les activistes de la clean vote campaign peuvent-ils se targuer d’avoir changé la donne ? Leur activité ne s’est pas limitée à tenir trois stands, le 3 avril, dans la capitale hongroise. La coalition d’associations a d’abord organisé, en amont de l’élection, une vaste campagne de sensibilisation à l’échelle du pays.


« La fraude n’a pas de couleur politique »


« Nous avons eu de mauvaises expériences lors des dernières élections », explique la coordinatrice de la campagne, Zsuzsanna Gutjahr. « L’achat de votes est une pratique qu'on observe en Hongrie. Notre objectif était de prévenir et d’éduquer sur la question. Apprendre aux citoyens que leur vote leur appartient, leur donner des conseils juridiques. » Leur logo : un œil jaune sur un fond bleu. « Tiszta szavazás » regroupe quatre organisations, trois à but non lucratif et une entreprise.


La campagne est coordonnée par la Civil College Fondation (CKA, une organisation d’éducation citoyenne), en partenariat avec Political Capital (une entreprise de conseil et de recherche sur les politiques publiques), HCLU (l’Union hongroise des libertés civiles, œuvrant dans la protection des droits de l’Homme) et, enfin, aHang. Cette dernière association, dont le nom signifie « voix » en hongrois, cherche à mobiliser le corps citoyen notamment par le biais de pétitions. Elle était en charge d’organiser la primaire qui a désigné Péter Márki-Zay comme candidat de l’opposition.


Mais qui achète des votes, et à qui ? « Ici, la fraude électorale n’a pas de couleur politique », analyse Zsuzsanna Kunos, conseillère juridique chez HCLU. « Peut-être que le Fidesz a plus de ressources que les autres partis et donc plus de moyens pour le faire, mais nous n’avons pas les preuves nécessaires pour accuser qui que ce soit. Les partis riches ne semblent pas le faire davantage que les autres. Ce sont parfois des entreprises qui cherchent à acheter des votes pour le candidat qu’elles soutiennent. »


Sur les prospectus distribués, des informations sur la fraude, des conseils pour éviter les menaces et des contacts pour savoir comment réagir. Dans la bulle jaune, il y a écrit : « L'achat de votes est un crime. » © Nina Tapie

Political Capital a travaillé sur les deux dernières élections pour définir les formes que pouvait prendre la fraude, notamment en s’entretenant avec de nombreux électeurs. Propositions d’argent, de biens, même de travail. Menaces, obligation d’envoyer une photo du bulletin avant de le mettre dans l’urne, organisation du transport pour les emmener voter… L’achat de votes est polymorphe.


Il y a par exemple le vote « à la chaîne ». Un premier électeur est chargé de « sortir » le bulletin [sur lequel il faut cocher le parti qu'on choisit de soutenir], plaçant dans l’urne une enveloppe vide. « L’acheteur, qui attend dans une voiture ou dans un bar à côté, va récupérer ce bulletin et le remplir en faveur de son candidat. Il va le donner à un deuxième électeur, qui le glisse dans l’urne, ce qui lui permet d’en faire sortir un autre. Et ainsi de suite... », explique Zsuzsanna Gutjahr. C’est d’ailleurs l'un des moyens de savoir si fraude il y a : comptabiliser les enveloppes vides. Tout se passe, le plus souvent, dans les régions les plus démunies. La raison est simple, les citoyens dans le besoin sont plus à même d’accepter de l’argent en échange de leur voix.


Le défi : récolter des preuves


La campagne de prévention clean vote s’est concentrée dans ces territoires, souvent proches des frontières, tout à l’est du pays, dans le nord et le sud. Des formations, gratuites et ouvertes à tous, ont été organisées en ligne (au vu du contexte sanitaire). 300 personnes ont participé à la dernière. En parallèle des mobilisations « online », d’autres ont été arrangées « offline ». Zsuzsanna Kunos détaille : « Nous avons par exemple mis en place des forums avec des Roms qui vivent dans l’indigence. Des opérations à cheval entre éducation et activités culturelles : parler, mais aussi faire de la musique, cuisiner en groupe… » Dans le pays, plus de 600 bénévoles ont participé à la sensibilisation.


« Inviter des travailleurs sociaux qui pourront sensibiliser à leur tour, communiquer sur les réseaux sociaux et aux différents médias … Le but était de faire de ce risque de fraude un vrai sujet », poursuit la militante. En Hongrie, acheter un vote est considéré comme un crime. Vendre son vote aussi. La peine ? Jusqu’à trois ans de prison. « Ce que les citoyens ne savent généralement pas. » Même si la coordinatrice n’a eu vent « d’aucune affaire ayant jamais conduit à une arrestation », elle insiste sur la nécessité de le conscientiser : « Si les gens savent, ils récolteront des preuves. »


C’est pourquoi, le jour J, des volontaires se tenaient à proximité des bureaux de vote, à l’affût. Sur les prospectus distribués, des informations, des contacts comme la hotline d’HCLU qui offre une aide juridique, et des conseils. Par exemple, chaque électeur a le droit de demander un second bulletin : il peut donc faire la croix exigée et la prendre en photo pour l’acheteur, mais demander ensuite un autre papier pour pouvoir voter librement, évitant ainsi les menaces. Zsuzsanna Kunos l’affirme, « les prochaines élections seront plus propres ». Prochain rendez-vous électoral, 2024, pour les municipales. Ce qui laisse le temps à la coalition de tirer le bilan des législatives.

Nina Tapie


Pour en savoir plus sur le jour du scrutin




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